48 heures à bord d’un sous-marin nucléaire: la prouesse des profondeurs

  Sous marin

 

Immersion Au large des côtes françaises, le Casabianca nous a accueilli pour un baptême de plongée à bord de l'un des fleurons de la Marine nationale sous les mers.

 Autonome, aussi furtif que discret, puissamment armé, le sous- marin nucléaire d'attaque (SNA) est d'abord une arme de dissuasion redoutable. Non seulement capable de détruire navires et sous-marins ennemis, il est en mesure de déposer discrètement une équipe de commandos sur une plage, de réaliser des missions de renseignement et de surveillance des côtes avec prises de photos par le périscope.

 

Mouilleur de mines, contrôleur du trafic maritime, il est aussi le chien de garde des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) et d'une flotte de surface. Partout où navigue le porte-avions Charles-de-Gaulle rôde un SNA… La Marine française dispose de six de ces engins. L'escadrille des sous-marins nucléaires d'attaque (ESNA) et le commandant du Casabianca basé à Toulon, Vincent (les membres de l'équipage seront appelés par leurs prénoms), nous ont exceptionnellement accueilli à bord pour une immersion… en immersion, durant une phase d'essais.

 

Deux jours et une nuit à bord d'un monstre d'acier noir de près de 3 000 tonnes qui nous a emmené à – 300 mètres, quelque part au sud-est de nos côtes. Pour dix-huit heures de plongée.

 

Ce bâtiment est contrôlé par un équipage de soixante-dix hommes triés sur le volet. Soixante-dix hommes maîtres du destin de leurs équipiers, de leurs partenaires. Soixante-dix hommes qui travaillent et vivent dans un espace clos, mais tellement ouvert. Et l'ESNA recrute…

 

Sna1

Paré à plonger

 

En ce début d'après-midi ensoleillé, le Casabianca est paré à mettre le cap sur une zone d'exercices réservée, pour plusieurs jours d'essais avant de partir quelque part en mission. Chaque membre d'équipage est à son poste lorsque le commandant prend place sur la passerelle et ordonne le départ. Le bateau étant « aveugle », la manœuvre est guidée depuis la passerelle.

 

Des hommes vêtus de combinaisons noires, étanches et chaudes, s'affairent sur les plages avant et arrière du bâtiment affleurant l'eau. Les apparaux de manœuvre sont rangés, tandis que les remorqueurs entraînent le bateau vers la sortie de la rade de Toulon. Une fois la manœuvre terminée, le SNA peut accélérer et poursuivre sa route vers le grand large. Les plages sont inspectées une ultime fois, afin de s'assurer qu'aucun corps étranger ne vienne perturber l'écoulement de l'eau sur la coque lorsque le sous- marin sera en immersion.

 

Sur notre parcours, nous sommes escortés par des bâtiments militaires, des unités de la gendarmerie maritime et des embarcations du Groupement des fusiliers marins.

 

Immersion télescopique

 

Nous sommes toujours sur la passerelle. Les côtes ont disparu depuis longtemps de notre vision, la température en pleine mer est basse en cette fin d'après-midi. Nous approchons de notre zone d'exercices. Le chef du quart, avec l'aval du commandant, donne l'alerte afin de faire descendre le SNA à l'immersion périscopique, c'est-à-dire juste sous la surface. Les ordres sont retransmis dans tous les compartiments, afin d'attirer l'attention de l'ensemble de l'équipage. Les purges sont ouvertes, permettant à l'air de s'extirper en siphonnant des ballasts.

 

Le sous- marin s'enfonce dans les flots noirs de la Méditerranée et disparaît sous la surface en moins de deux minutes. Le bâtiment est balancé en assiette négative, puis positive, sous les mains expertes du barreur, afin de s'assurer qu'aucune bulle d'air ne reste dans les ballasts, source d'instabilité et d'indiscrétion.

 

En quête du poids idéal

 

Vient la longue période où l'on va gérer le poids du sous- marin . « Notre poids est estimé en fonction du personnel et du matériel embarqué, nous explique-t-on au poste de conduite de la navigation et des opérations (PCNO). On modifie notre poids en faisant entrer de l'eau ou en pompant, jusqu'à ce que l'on trouve le poids idéal. Il ne faut pas que l'on tombe comme une pierre, ni que l'on remonte comme un bouchon de liège en cas d'avarie. » En début de soirée, le poids de référence est établi.

 

Ensuite, le Casabianca« remonte à vue », à -16 mètres, et les périscopes sont hissés afin de vérifier la situation tactique autour du SNA. Il est équipé de deux périscopes : celui d'attaque, monoculaire, et celui de veille, situé à l'avant du poste central navigation-opérations. Il permet de scruter la surface depuis une profondeur de 18 mètres. Puis, à nouveau, le sous- marin s'enfonce en silence dans les profondeurs et rallie en toute discrétion sa prochaine zone d'exercices.

 

Alors que le Casabianca glisse en silence par plus de 300 mètres de profondeur, les membres de l'équipage se relaient en quarts à tous les postes pour assurer la mission. À bord, pas un bruit, pas la moindre vibration, une parfaite stabilité, sans tangage ni roulis. Seul l'éclairage blanc ou rouge des coursives rappelle qu'en surface c'est le jour ou la nuit… Ils sont soixante-dix à vivre et à travailler sur 90 m2 de surface habitable. Tous vêtus d'une combinaison de sécurité, peu portent leurs galons, mais chacun sait qui est responsable de quoi.

 

Environnement à 360°

 

Sur le côté droit du central, une quinzaine d'écrans. Divisés en deux modules : détection et élaboration. Les opérateurs sont à leur poste. « Si le bateau est aveugle, il n'émet rien et entend tout !, nous explique l'un d'eux. Les sonars de coque à l'avant du bateau sont secondés par des antennes de flancs. Nous sommes donc capables de recréer notre environnement sur 360°. » Les opérateurs, formés au Centre d'interprétation et de reconnaissance acoustique (Cira), à Toulon, sont en capacité d'analyser toutes les sources de bruit, qui sont à 95 % d'origine biologique. « Le veilleur sonar doit savoir par exemple évaluer le nombre de tours de pales par minutes. » Tous les senseurs du sous- marin sont en alerte : les émissions radars, les communications radios, les signaux sonars sont enregistrés et interprétés. « En cas de présence d'un bâtiment dans la zone du SNA, on ne connaît ni sa distance, ni sa vitesse, ni son cap. On émet donc des hypothèses à l'aide de toutes les analyses sur les écrans. »

 

Baptême du profane

 

Durant toute la nuit, les membres de l'équipage vont se relayer au rythme de quarts de quatre heures de travail pour quatre heures de repos. Un repos qu'ils prennent sur les berceaux en acier des armements. Quand le sous- marin est armé, ils dorment avec une torpille au-dessus de leur tête et un missile en dessous…

 

L'équipage bénéficie également d'une cafétéria, où il peut se restaurer et se détendre. Les officiers mangent dans le « carré commandant ». Chacun a son rond de serviette gravé à son nom et à celui de ses prédécesseurs.

 

Après une nuit en douceur, le commandant lance, au petit matin, les exercices destinés à tester les capacités du bateau et de l'équipage à des conditions extrêmes. Suivent également les exercices « échappementfeu » et « simulation de lancements de missiles à grande profondeur », très éprouvants, d'autant que tout le monde doit évoluer et se déplacer équipé du masque Z, branché sur le réseau d'air secondaire.

 

Au cours du déjeuner dans son carré, et avant notre extraction du SNA, le commandant nous propose un petit rituel en forme de baptême du profane : un grand verre d'eau de mer puisé à la source, suivi d'une coupe de champagne… Puis c'est retour à la vie civile, les pieds sur terre et les yeux éblouis par la lumière du jour.

 

 Un reportage de Didier Zaitoun à découvrir en téléchargement  ICI  , ICI  et ICI