Etienne Sesmat, premier enquêteur de l’affaire Grégory optimiste sur l’issue du dossier

 par Didier Chalumeau pour L’Essor de la Gendarmerie

Etienne Sesmat

Le  colonel en retraite Etienne Sesmat, capitaine et commandant de compagnie à l’époque des faits et auteur d’un livre sur l’affaire Grégory se confie à Didier Chalumeau pour l’Essor de la Gendarmerie sur les derniers rebondissements et évoque l’action du  juge Lambert.

Il est à son corps défendant l’un des protagonistes de l’affaire Grégory qui a durablement marqué sa carrière d’officier de Gendarmerie. Au point d’en faire un livre : “Les deux affaires Grégory” . (*)

Le colonel Etienne Sesmat, qui a quitté l’institution il y a onze ans pour se reconvertir dans le privé était le commandant de la compagnie d’Epinal au moment de l’affaire Grégory. Alors jeune capitaine, il a vécu les premiers instants de ce faits divers ainsi que ses développements.

Pour l’Essor de la Gendarmerie, il réagit aux derniers rebondissements du dossier et à la mort du Juge Jean-Michel Lambert.

 

Je ne veux pas commenter son décès par respect pour l’homme mais je veux quand même dire que que sa mort ne le dédouane pas de ses responsabilités que j’ai largement évoquées dans mon livre”

C’est à dire?

Le Juge Lambert est grandement responsable du fiasco judiciaire à Epinal, non seulement pour avoir monté un dossier à charges contre Christine Villemin qui a été totalement innocentée par ses successeurs à Dijon mais aussi pour avoir bâclé la “piste Laroche” qui est reprise aujourd’hui par la justice.

Il y a eu des erreurs de procédures, des travaux d’experts annulés, des vérifications qui n’ont pas été faites, des témoins dont il a refusé l’audition et les gendarmes n’ont pas été soutenus lorsque Murielle Bolle s’est rétractée après avoir témoigné auprès de nous.

Le 5 novembre 1983, lorsque Bernard Laroche a été inculpé, il a remis Murielle Bolle en liberté et ne l’a pas fait surveiller, et ce sans aucune concertation. La stratégie de la défense a été de nous discréditer -au prix de la diffamation- pour affaiblir notre travail d’enquête et il y a eu une conjuration à cette période entre un commissaire, un avocat et un journaliste pour orienter son travail sur la mère de Grégory et abandonner la piste Laroche.

Le juge Lambert qui était sous influence nous a mis deux mois au chômage technique avant l’arrivée de la police dans le dossier.

Il ne voulait pas entendre parler de tout ce allait contre Laroche,  il s’est laissé gagner par le sentiment de défiance à notre égard et aux soupçons suggérés à l’encontre de Christine Villemin. Or, les témoignages des « filles de la poste » utilisés ensuite par la police judiciaire, c’est bien nous qui les avons recueillis.

Le paradoxe de cette affaire est que la gendarmerie est très certainement l’institution qui a le moins de choses à se reprocher alors qu’elle est la seule à avoir rendu des comptes (à titre d’exemple, j’ai été entendu 12 fois par 4 magistrats différents) et elle est la seule à en avoir tirer des enseignements.

Mais pendant longtemps, et c’est encore parfois le cas maintenant, on a cherché  fallacieusement à nous imputer des erreurs pour relativiser ou amoindrir les responsabilités du juge Lambert

L’avez vous revu ? 

Oui, c’est d’ailleurs très curieux. Nous nous sommes retrouvés dans la salle des témoins de la cour d’assises à Dijon en 1993 où nous devions être confrontés. Il m’est quasiment tombé dans les bras, comme si nous étions deux vieux copains de régiment qui se retrouvaient! Il avait oublié que quelques mois plus tôt il déclarait que les gendarmes l’avaient trahi. Moi, je n’avais pas oublié et je l’ai battu froid.

Je rappelle qu’à la barre, il s’est ridiculisé et l’avocat général a eu des mots terribles à son encontre.

Que vous inspirent les derniers rebondissements de l’enquête?

Je fais le constat que la justice ne renonce pas 32 ans après, qu’elle veut se donner tous les moyens de découvrir la vérité. Elle se montre déterminée, opiniâtre, et elle s’appuie sur la Gendarmerie à laquelle est continue de faire confiance.

Pensez vous que l’affaire va enfin “sortir” ?

Il y a de bonnes chances pour ça avance notablement, car il y a manifestement des éléments supplémentaires. Mais, même si rien de probant ne sort, si aucun aveu n’est fait, cette étape nouvelle gardera une place importante dans le dossier.

Comme tous les observateurs, je note que la justice reprend en 2017 les orientations de 1993 qui n’avaient pas pu être vérifiées et qu’elle redit, 32 ans après les faits, que les gendarmes étaient sur la voie de la vérité en novembre 1984.

Avez vous été entendu sur ces rebondissements? 

Oui,  j’ai été entendu il y a plusieurs mois comme témoin et les enquêteurs ont eu la délicatesse de me prévenir qu’il y aurait du nouveau avant l’été.

Pensez vous que Murielle Bolle est impliquée personnellement ?

Je n’ai pas d’éléments, mais c’est possible, soit à son corps défendant, soit de son plein gré. En tout cas, ce que je sais, c’est que son premier témoignage est capital. Il a été établi que nous l’avons reçu à plusieurs reprises dans des conditions normales, sans pression. Il est digne de foi, conforté par l’enquête, recoupé avec les auditions du chauffeur de car et des filles du collège. Sa rétractation a été imposée par sa famille, on en a confirmation et c’est un des éléments nouveaux des investigations actuelles.

Son cousin dit -il vrai au sujet de la “rouste” qu’elle a reçue? 

Nous savions qu’elle avait été bousculée mais aucune investigation n’avait alors été faite sur ce point. Je rappelle que nous étions dans une situation très ambiguë : toujours officiellement saisis mais interdits de mener des recherches et même de recueillir certains témoignages. Nous étions au chômage technique et quelques semaines plus tard, toujours saisis, nous sommes devenus suspects, obligés de répondre à différentes plaintes portées contre nous! Très étrange et pénible situation!

Murielle Bolle va-t-elle craquer et parler? 

Est-ce qu’une personne qui s’est conditionnée le cerveau pendant plus de trente ans va parler? Je n’ai pas la réponse. Je l’espère mais sans trop y croire. On verra…

Les derniers rebondissements semblent confirmer accréditer votre travail d’enquête?

Oui, tout ce qui s’est passé est dans le dossier et nous ramène à l’arrêt rendu par la cour d’assises en 1993 qui, d’une part innocente Christine Villemin à 100% et, d’autre part, souligne qu’il “existe des charges très sérieuses contre Bernard Laroche d’avoir enlevé Grégory”. Dans l’arrêt apparaît également une concordance des éléments qui implique Bernard Laroche et les époux Jacob.  Par déduction, l’enfant aurait bien été enlevé par Laroche dans une première phase, puis tué et jeté dans la Vologne dans une seconde.

Cette affaire a-t-elle fait du tort à la Gendarmerie? 

La stratégie des avocats a été d’attaquer les gendarmes afin de discréditer notre travail et d’affaiblir notre enquête. C’est certain. Il y a eu plusieurs plaintes déposées contre nous, nous avons été traînés dans la boue. On a tenté d’expliquer les lacunes de l’enquête par les insuffisances de la Gendarmerie.

Or, comme je l’ai dit, nous sommes l’institution qui a le moins de choses à se reprocher, nous n’avons pas commis de faute, nous avons été droits et carrés.

La hiérarchie de l’époque vous a-t-elle soutenu, vous et les enquêteurs? 

La gendarmerie a été très embarrassée par la tournure des événements, sans doute en raison de la pression médiatique et de ce qui se passait dans les coulisses politiques de l’affaire. Non, le commandement local à Metz ne nous a pas soutenus alors que j’avais tiré le signal d’alarme et établi des rapports précis sur la détérioration de la situation à Epinal et la dérive de l’instruction. 

Quelques années plus tard, le procureur Jean-Jacques Lecomte, qui s’était opposé aux décisions du juge Lambert et avait été écarté pour lui laisser le champ libre, m’a dit “Mon colonel, si la gendarmerie avait levé le petit doigt, on n’en serait pas là ni vous ni moi”. En interne aussi, par masochisme ou ignorance, les critiques étaient sévères et j’avais des retours très négatifs sur ce qui se disait dans les brigades et écoles. Après Epinal, alors que je commandais la compagnie prévôtale de Berlin, un de mes chefs qui m’inspectait a explosé de colère en me disant que j’avais fait du tort à la Gendarmerie avec l’affaire Grégory. Ces années furent très difficiles, je l’avoue, et j’ai douté. Heureusement, les choses ont changé ensuite. Aujourd’hui -autres temps, autres moeurs- je pense que le commandement réagirait différemment, ne se laisserait pas faire et soutiendrait les enquêteurs aussi injustement mis en cause. Aujourd’hui je suis devenu le porte-parole de la Gendarmerie dans cette affaire et des gendarmes ayant travaillé sur cette affaire.  

La Gendarmerie a t-elle tiré des leçons de cette affaire? 

Oui, beaucoup d’enseignements ont été tirés. D’abord, l’institut de recherches criminelles a été créé pour organiser et développer la police scientifique. Puis, nous avons constaté que nous gérions très mal les médias et que nous étions mal organisés pour suivre les procédures.

L’affaire Grégory aujourd’hui, pour diverses raisons, ne se reproduirait pas.

Propos recueillis par Didier CHALUMEAU

i(*) « Les Deux Affaires Grégory », Colonel Etienne Sesmat, Editions Belfond, 19 euros, sortie nationale le jeudi 7 septembre.

 

 

Un Lorrain devenu Marseillais

Originaire de Lorraine, Etienne Sesmat est saint-cyrien de la promotion capitaine de Cathelineau. Il a débuté sa carrière en gendarmerie mobile au groupement blindé de Versailles-Satory comme chef de peloton puis instructeur au centre d’instruction blindé. Il a ensuite commandé la compagnie d’Epinal, puis la compagnie prévôtale à Berlin avant de rejoindre l’état-major de la région à Lille pendant 4 ans. Puis, il a été envoyé au Togo d’où il a été rapatrié en raison de la guerre civile. Il a alors gagné la Nouvelle-Calédonie comme adjoint du commandant de la Gendarmerie du territoire. Il a ensuite commandé deux groupements, celui de gendarmerie mobile de Dijon puis celui de gendarmerie départementale d’Ardèche. Après un an à l’état-major des armées, il a rejoint Marseille comme chef d’état-major zonal à la région de Gendarmerie. Il a pris sa retraite à 51 ans pour écrire son livre.
“Je ne regrette rien de mon parcours, pas même l’affaire Grégory, j’assume tout “.
Il s’est reconverti dans le privé comme chef de la sûreté de la régie des transports marseillais.