Livre blanc: langue de bois, mensonges et ambiguïtés…pour un général

Voici une  nouvelle tribune libre consacrée au livre blanc par un membre du club les sentinelles de l'Agora,  un club qui s'est  assigné un "devoir d'expression" et
qui cherche à diffuser par tous moyens à sa portée des points de vue moins
"politiquement corrects" .

 

Voilà plus d’un quart de siècle que je m’intéresse à la
Chine. Par « capillarité », si je puis dire, il m’est né une sorte de
6ième sens capable de
détecter la langue de bois. Avec le temps, cette sensibilité devient
indispensable car, à Pékin, le régime s’est fait à la fois plus subtil et un
peu moins opaque.


Des manipulations 
des années 60, où les dirigeants de premier rang tombés en disgrâce  étaient purement et simplement effacés
du paysage et de la photo, ce qui laissait un trou béant au milieu de la
brochette de hauts dirigeants en première page du Quotidien du Peuple, on est
passé aux approches obliques, allusions, ou omissions. Bref, le régime ne ment
plus, ou beaucoup moins, et se contente d’oblitérer une partie de la réalité.

Parfois les remises en cause venant de très haut sont
sans appel et sans maquillage. Récemment un professeur de sociologie d’une des
plus célèbres universités de Pékin,   équivalent de Polytechnique ou de l’Ecole
Centrale, a laissé tomber un jugement sans appel très éloigné des habitudes de
langue de bois du Régime. 

Il expliquait en substance que l’argent et la fortune avait
attisé l’arrogance et l’arbitraire du pouvoir et mis à rude épreuve la patience
du public, favorisant le retranchement des intérêts catégoriels et provoquant
de considérables injustices. Il ajoutait que, démuni face à ces dislocations
sociales, le régime avait limité ses solutions à la préservation à tous prix de
la stabilité par la répression policière.

Selon lui, ces choix avaient maintenu la Chine dans une
ornière politique. Pas seulement parce qu’ils avaient contribué aux injustices
sociales, mais aussi parce que les mécanismes du fonctionnement normal de la
société avaient été détruits. Mais le coup de grâce était asséné dans la
conclusion du papier.

La priorité absolue donnée à la stabilité sociale avait
favorisé chez les cadres une mentalité où la fin justifiait les moyens, leur
accordant un blanc seing pour s’affranchir de la morale, tandis qu’on
justifiait la suppression ou l’affaiblissement des organes de contrôle du
pouvoir, capables d’en freiner les excès, par le souci d’efficacité et de
stabilité socio-politique.

 

 Une très pesante langue de bois


Ayant en mémoire ces évolutions de la transparence
chinoise, la lecture du Livre Blanc sur la défense, récemment publié par le
pouvoir politique français fut un choc. Le document est en effet sous tendu dès
l’introduction par une très pesante langue de bois et une longue collection de
mensonges et d’ambiguïtés au point que sa lecture en devient pénible.

 

Pire encore, l’exercice lui-même est une imposture,
puisque, par de multiples contorsions de sa réflexion stratégique, il tente de
faire croire qu’une remise à plat de notre système de défense se justifiait,
cinq ans à peine après la précédente, alors que toutes les incertitudes,
risques et menaces étaient déjà clairement inscrits dans le Livre Blanc 2008.

 

Mensonges et mépris, sont les mots qui viennent à
l’esprit pour qualifier l’attitude de ces illusionnistes à l’égard des
électeurs français, quand tout le document n’exhale qu’une seule
préoccupation : raboter encore et toujours le budget des armées dans un
contexte où l’effort de défense a déjà été divisé par deux depuis 30 ans et que
les évidences crèvent les yeux montrant que les déséquilibres du monde se
dilatent jusqu’à nous.

 

A l’instar des systèmes monarchiques dont il s’inspire,
l’exécutif français qui dispose des pouvoirs les plus étendus de toutes les
démocraties occidentales, appuyé par une administration pléthorique et
puissante extrêmement difficile à manœuvrer et dont le coût est exorbitant, est
entouré par une collection de courtisans qui, parfois, s’affublent du titre,
lui aussi usurpé, de « chercheur ».

 

Utilisant leur talent sophiste et habillés des oripeaux
de l’expertise, il leur revient de donner du crédit à la langue de bois
officielle, au besoin contre les plus solides évidences. Récemment, intervenant
sur une radio périphérique de la capitale, l’un
d’entre eux expliquait toute honte bue que le budget de la défense n'avait pas
bougé depuis 30 ans, balayant d’un revers de manche arrogant le fait que son
rapport au PIB avait été divisé par deux.

Mais, Monsieur le sophiste oubliait que les chiffres ne
valent jamais que de manière relative. Dans les études respectables, ils ne
sont jamais utilisés en valeur absolue, car si on ne les compare pas, ils ne
veulent rien dire. Si on a jugé bon de les référer au PIB, c'est précisément
pour mesurer la densité de l'effort de défense, dont évidemment les chiffres
absolus ne rendent pas compte. Oui, il est bien possible qu’en valeur absolue
le budget de la défense n'ait pas bougé depuis 30 ans, et c'est bien là le
problème. 

La même émission fut l’occasion d’exprimer une autre
manipulation de la vérité digne des pires exercices de propagande. A elle
seule, l’utilisation de ce type de raisonnement témoigne du dédain
exprimé  à l’égard des citoyens et des militaires.

Pour donner à cet exercice précipité et brouillon
l’apparence de la cohérence stratégique alors que les armées, qui viennent de
sacrifier 54 000 hommes, devront encore élaguer leurs effectifs d’une nouvelle
saignée de 19 000 postes, l’un des porte voix de la langue de bois officielle a
eu l'impudence d’expliquer que les bouleversements traumatisants pour les
armées et parfois inconsidérés, menés au pas de charge, étaient à la racine du
succès de l’opération Serval au Mali.

En dehors de la modernisation des équipements,
l’efficacité actuelle des armées françaises est
le produit de deux choses : 1) la professionnalisation, qui n'est cependant pas
sans effets pervers, notamment au regard des besoins capacitaires à venir face
aux défis et menaces internes, 2) les constants efforts des responsables
militaires pour limiter les dégâts des coupes claires et préserver, envers et
contre tout, les ratios d'entraînement des unités.

Autrement dit, la réalité est exactement inverse de celle
suggérée par l’outrecuidant raisonnement sophiste. Le succès de Serval n'est
pas le produit des réformes technocratiques aveugles, mais bien le résultat de
la capacité d'adaptation des cadres, obligés de s'ajuster par discipline
républicaine, souvent à force d'incroyables acrobaties, à des bouleversements
qu'aucune autre institution de l’Etat n'aurait accepté sans broncher.

Au demeurant, le simple fait que l'usine à gaz des Bases
de Défense soit aujourd'hui en question, moins de 5 ans à peine après avoir été
lancée suffirait à contredire les billevesées de la langue de bois. Cette
incidence exprime un risque. L'armée française est tirée à hue et à dia dans la
précipitation et c'est dangereux, à la fois pour son moral et son efficacité.
C'est aussi un miracle que l'armée de terre ait réussi à s'engager
honorablement en Afghanistan dans ces conditions aussi bouleversées.

En réalité, les courtisans qui s'affublent des oripeaux
du chercheur honnête cultivent le sophisme comme un rideau de fumée, pour
défendre l'indéfendable. Cette fois, on a joué de cet artifice pour laisser
flotter deux idées mensongères sur l’effort de défense et la cohérence
stratégique des coupes claires.

Décidément la confiance déjà considérablement mise à mal
ne pourra être reconstruite si on continuait sur cette lancée où le mensonge le
dispute à la langue de bois et au sophisme.

 

 Général
(2S) François TORRES,
membre
du Club des Sentinelles de l’Agora

 

Lire ici la  Précédente tribune  consacrée au livre blanc

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