Le manifeste programme pour la défense de la France des sentinelles de l’agora

Le club des sentinelles de l'Agora (*) qui rassemble des officiers supérieurs et des généraux en deuxième section s'était fixé le butoir de la fin  septembre pour réagir de manière forte et visible à la publication du
Livre Blanc et à toutes les annonces diverses et inquiétantes faites
dans le domaine de la Défense… Il vient de communiquer  "un manifeste programme pour la défense de nos armées". Un plaidoyer sans concessions, sans langue de bois  qui révèle ce que beaucoup de militaires d'active pensent très fort mais ne peuvent pas dire..
Ce manifeste se télescope avec la présentation ce jeudi par le ministre de la défense du projet de loi de finances pour 2014, de la réforme de l'organisation du
ministère de la Défense et les décisions prises en matière de
restructurations pour l'année 2014…

MANIFESTE PROGRAMME POUR LA DEFENSE DE NOS
ARMEES

  Le démantèlement de l’institution militaire arrive à son terme.
Infiniment plus que l’actuelle disette budgétaire, la fin de la guerre froide,
les impératifs de l’Etat-providence et la volonté des « post modernes » d’en
finir avec le « fracas des armes » ont été les abrasifs les plus puissants pour
réduire, en moins d’un demi-siècle, l’armée française à l’état d’échantillon. La force militaire est passée, dans le
silence et la dénégation, du statut d’institution régalienne majeure à celui
d’une société de services que l’on rétribue à la tâche.

Le couronnement de cette efficace entreprise de démolition a été
de placer la haute hiérarchie aux ordres d’une administration civile de défense
qui prospère sans frein, au prétexte de recentrer les militaires sur leur cœur
de métier. Le soldat, « ravalé à la fonction d’homme de peine de la République
», est prié de verser son sang dans le silence et l’indifférence en se
soumettant aux règles strictes d’un devoir d’Etat pourtant largement déserté
par ceux censés le faire mettre en œuvre et le faire respecter.

Ce désastre consommé ne peut plus être confiné sous l’éteignoir
d’un « devoir de réserve de la grande muette », caution hypocrite et
confortable à la disposition de tous les habiles pour esquiver dans le confort
de la chose publique leurs responsabilités envers la Nation.

 

Des fautes multiples:

C’est en effet une grande
faute que de sacrifier le bras armé de la France au gré des idéologies de
rencontre et de quelques embarras financiers.

C’est une faute en regard du monde tel qu’il s’organise et dont
chacun sait qu’il réservera de fâcheuses surprises. L'absence actuelle de
menace militaire majeure n’est qu’un simple moment de l’Histoire. Son calme
apparent ne doit pas masquer les reconfigurations géopolitiques qui
marginaliseront, pire élimineront sans pitié les nations au moral défaillant.

C’est une faute vis-à-vis de la sécurité des Français de faire
ainsi disparaître un pilier majeur de la capacité de résilience du pays face à
une éventuelle situation de chaos, dont nul ne peut préjuger le lieu, l’heure
et la nature. Pour y faire face, seule une force armée peut et doit offrir les
moyens suffisants, servis par des hommes et des femmes structurés par les valeurs
puissantes du devoir et de l’obligation morale.

C’est une faute d’éliminer une des institutions « fabriques de
liens » dont la France, a un urgent besoin face à l’action déterminée de forces
centrifuges, dont elle est coutumière, et mises généralement au service
d’intérêts particuliers et communautaristes.

Il est donc plus que temps de
rétablir  la puissance et l’efficacité
d’une institution d’Etat « pour le dedans comme pour le dehors » et de
permettre à la France
de se remettre à penser en termes de risques et de puissance stratégique. Elle
en a les moyens. Elle doit le faire sans l’attendre d’une Europe puissance
inexistante ou d’une soumission transatlantique délétère voire de plus en plus
illusoire.

Que rétablir et comment ?

Les voies et moyens pour rétablir une institution désormais
comateuse sont multiples et divers. Ils n’attendent qu’une impulsion
réparatrice après des décennies de mesures irresponsables. Ils ne pourront
cependant faire l’économie d’un certain nombre de dispositions dont l’abandon ou
le travestissement ne sont plus acceptables.

Un budget décent d’abord qui permette à nos soldats de disposer de
l’entraînement et des équipements nécessaires, et au politique de s’engager
sans le soutien déterminant des Etats-Unis tout en évitant le stupide tout ou
rien nucléaire.

Des hommes et des femmes en nombre suffisant. Rien d’efficace et
de durable ne peut se faire sans des effectifs capables de marquer dans la
durée, sur et hors du territoire national, la volonté et la détermination de la
Nation.

Une organisation des forces parfaitement univoque, tout en faisant
la répartition qui convient entre des professionnels en nombre suffisant et les
citoyens en armes qui doivent impérativement revenir au centre de notre
dispositif sécuritaire et identitaire.

Une répartition équilibrée, entre l’exécutif et le Parlement, des
responsabilités qu’autorise la Constitution, laissant au militaire le devoir
d’exercer librement son conseil, tout en administrant et mettant en œuvre les
forces autrement que par le canal malsain d’une administration de défense
d’autant plus intrusive qu’elle se sait irresponsable.

Autant de mesures indispensables qui seront déclinées, point par
point, dans des documents à venir et dont les signataires du présent document
demanderont avec détermination et constance la réalisation pour le bien public.

Il est grand temps de rénover et de renouveler le contrat de
confiance de la République avec ses soldats. S’il n’est pas trop tard, il
devient urgent de lui redonner la vigueur indispensable sans qu’il soit besoin
de recourir à des formes de représentation qui, bien qu’étrangères à notre
culture militaire, pourraient s’avérer, un jour peut-être proche, le seul moyen
pour nos soldats de se faire entendre.

Le 30 septembre 2013

 

Les sentinelles de l’agora*

 

* Ce club de réflexion regroupe des
officiers supérieurs et généraux des trois armées, de sensibilités diverses,
mais ayant de multiples expertises et membres de nombreuses associations et
institutions de Défense.